Dans une pièce exsangue et sobrement meublée, était assis un lourdaud quadragénaire, qui fixait du regard le cercle de lumière de sa lampe de chevet. À le voir ainsi, on aurait pu penser que cet homme lisait, or c’était Gauchaud qui ne lisait jamais. Non pas que Gauchaud fût un rustre ou un illettré, mais il vivait dans un pays, où personne ne lisait plus. C’était le pays le plus enlisé du monde. Gauchaud était né et avait grandi dans la ville la plus enlisée de ce pays. Au lieu de lire, les habitants de cette ville regardaient la télévision. Gauchaud ne différait en rien de ses concitoyens ; tout comme eux, il ne lisait jamais. Par contre, il regardait la télévision, e outre il regardait avant tout des films pornographiques. N’allez pas pensez qu’il était en quelque sorte un maniaque sexuel. Non, ce n’était pas son cas. C’est que, selon les scientifiques, est obsédé par la pornographie, celui qui y reste rivé plus de onze heures par semaine. Selon cette définition, Gauchaud était bel et bien un accro, toutefois pas toutes les semaines. Cette semaine là, il n’était point accro, parce qu'on avait coupé son accès à la télévision, pour la banale raison, qu’il n’avait pas payé le service au fournisseur.

D’abord, Gauchaud se demanda s’il allait ou non se brancher frauduleusement et regarder gratuitement la télé, comme le faisaient la plupart de ses voisins, mais le bon cœur ne lui permit pas de gruger les gens qui lui fournissaient l’unique joie dans la vie. C’est pourquoi, au lieu de visionner l’acte sexuel entre un Noir et une Chinoise, il regardait, à la lumière de sa lampe de chevet, deux cafards prendre soin de la perpétuation de leur espèce.

Hélas, ce n’était pas la même chose, soupira tristement Gauchaud. Ce n'était point passionnant, car ils n’appartenaient pas à la même espèce biologique. Peut–être que, s’il était tout comme eux un cafard, cela aurait été sensationnel de voir un acte sexuel en direct. Oui, mais voilà, il aurait préféré celui entre un Noir et une Chinoise, quoique ces derniers ne fussent pas non tout à fait de son espèce biologique.

Gauchaud aimait regarder des jeunes filles blondes, ou du moins des fausses blondes. Il aurait aimé visionner un acte sexuel standard, exécuté dans le but de la procréation, mais hélas, les chaînes érotiques diffusaient un tout autre genre. Gauchaud ne pouvait pas comprendre pourquoi on lui faisaient voir toutes les autres races et pas la sienne, ni non plus pourquoi l’acte sexuel tenait plus des processus d'excrétion, que de celui de la reproduction. Gauchaud n’était pas au courant et ne soupçonnait même pas l’existence de personnes bien autrement riches et intelligentes, qui savaient parfaitement et prenaient soin de ce qui était convenable et pertinent que Gauchaud regarde, ce qu’il devait savoir et ce qu’il devait penser. Gauchaud n’avait pas la moindre idée de l’existence du Grand Conseil des Sages.

***

Pendant ce temps, non loin de Gauchaud , dans un cabinet fastueux, un homme se creusait la cervelle sur quoi faire main basse. Il était vêtu d’un complet veston noir impeccable, ses mains étaient couvertes d'or et de diamants, et un sourire idiot était installé sur les lèvres. C’était Sanspetitpas, l’homme politique bulgare le plus intègre, non qu’il s’abstînt de spolier, mais parce qu'il était trop stupide pour couvrir ses arnaques. En fait, Sanspetitpas ne volait pas en quantité, il ne grappillait qu’une centaine par–ci, un million par là, mais il ne s’était jamais approprié un milliard. Non qu’il ne le désirât pas, mais il ne savait tout simplement pas comment s’y prendre.

En Bulgarie, la vie était pénible, mais c’était pour les voleurs qu’elle était la plus rude. Ils avaient déjà dérobé tout ce que pouvait l’être, et à présent, ils étaient désœuvrés. Sanspetitpas était dans un joli pétrin, il se voyait obligé de se voler lui–même. Ce soir là, il avait décidé de faire main basse sur trois kilomètres de conduites d’eau. Puis, il se souvint qu’il s’en était emparé, il y a une dizaine d’années, et que donc, il en était le propriétaire. C’est que Sanspetitpas ne procédait pas à des actes frauduleux dans un but lucratif, mais simplement parce qu'il l’estimait indispensable, comme les saints éprouvent le besoin impérieux d’accomplir des bonnes actions, et Gauchaud celui de regarder de la porno.

***

Pendant ce temps, de l'autre côté du globe terrestre, l’ingénieur Franck Christov attendait devant le cabinet de l’un des Grands Sages. Pour ceux qui ignorent ce fait, la terre est ronde, sur l’un de ses côtés, il faisait nuit. Là, Gauchaud regardait du porno, et Sanspetitpas s’adonnait à des escroqueries, tandis que de l’autre côtés, les gens étaient occupés à faire de l'argent. Là–bas, sur cet autre côté de la planète, les gens étaient tout le temps occupés à faire de l'argent. La seule chose qui pouvait les détourner de faire de l'argent était comment épargner cet argent. Les gens de ce côté là de la Terre passaient leur vie enfermés dans des bureaux à manger des sandwiches. Par avarice, ils ne pouvaient même pas se permettre de s’acheter un bol de soupe chaude. En fait, ces gens ne savaient même pas ce que c'est qu’une soupe, ni ce que sont les denrées alimentaires, la seule chose qu’ils connaissaient, c’était le Fast Food.

Franck, tout comme Gauchaud , était citoyen du pays où il vivait. Il bossait, gagnait de l'argent et l’épargnait. Il était vêtu d'un complet veston, qui valait des milliers de dollars, mais il portait en dessous des sous–vêtements à trois dollars, achetés à prix réduit, durant une vente promotionnelle. De nombreux d'Américains portaient des sous–vêtements coûteux, mais ils en généraient d’importants chiffres d’affaires. Franck soignait méticuleusement sa tenue de travail, mais ce n’était pas avec le commerce de sous–vêtements, qu’il gagnait sa vie.


 
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