Franck épargnait et avait déjà amassé son premier million, pourtant il avait à peine passé la trentaine. Son père, fraîchement naturalisé américain, avait trimé comme un forçat jusqu’à 68 ans avant de gagner le million tant rêvé. Le vieux Christov était un homme heureux, il avait su réaliser le rêve américain. Il avait réussi à se tirer du pays européen le plus enlisé et venir vivre en Amérique. Là, de conserve avec tous les Américains, il se mit à rêver de rembourser ses crédits. Ce n’est qu’à l’âge de 68 ans, qu’il se vit affranchi de ses dettes et en possession d’une grosse somme d’argent. Alors, il acheta un yacht pour un million de dollars, après quoi il continua à épargner pour rembourser ce nouveau crédit.

Tout le monde croyait, que le jeune Christov allait continuer l’œuvre de son père, amasser à son tour de l'argent et l’épargner, mais sous l’apparence innocente de carriériste et de flagorneur, se dissimulait un vilain idéaliste qui se désintéressait du pognon et désirait devenir sauveur du monde.

C’étaient précisément les idéalistes de l’acabit de Franck, qui étaient le véritable fléau de la planète Terre. Tout idéaliste s’était fixé quelque objectif global et considérait comme son devoir sacré de le réaliser coûte que coûte. En 2010, il y avait des idéalistes qui luttaient pour la domination de l'islam, d’autres croyaient que leur devoir sacré était d’exterminer les Juifs, d'autres encore luttaient pour anéantir le communisme et imposer la démocratie, puis il y avait ceux qui luttaient pour le contraire des troisièmes, et aussi ceux qui ne savaient pas dans quel but ils luttaient, mais néanmoins ils luttaient vigoureusement. Franck était l'un des idéalistes les plus inoffensifs, qui luttait contre le réchauffement climatique global. Bien que cette cause fût inoffensive en soi, Franck était prêt à tuer aussi bien que donner sa vie au nom de cet idéal. Bien entendu, en 2010, l’acte d'homicide n’était pas proscrit ni condamnable, à la seule condition que le Conseil des Grands Sages ait donné son assentiment sacro–saint. Tout meurtre commis au nom d’un idéal que le Conseil ne partageait pas, était considéré comme crime très grave.

Franck attendait devant la porte du cabinet de l’homme le plus riche au monde, le trilionnaire Billy, propriétaire d’Onlysoft, l’unique consortium de production de logiciels. La société de Billy était unique, car en 2010 tout était unique. Après le processus de fusion et de consolidation, qui avait commencé au début du siècle, il n’était resté qu’une société de logiciels, une autre de production de chaussures et une troisième pour celui de cure–dents. Les Sages en étaient arrivé à la conclusion que s'il y avait deux sociétés différentes pour la production de cure–dents, du coup, cela conduirait inévitablement à renforcer la concurrence, qui finirait par entraîner à des prix plancher les produits, puis finalement par détériorer l'économie.

Puisque la compagnie de Billy était unique, il n'était pas surprenant que l’ingénieur en informatique Franck ait choisi de travailler précisément pour cette société. Il était bien plus surprenant, qu'il avait eût su s’élever au poste d'ingénieur en chef. C’était d’autant plus surprenant, que Franck n'était ni Juif, ni homosexuel, ni membre d’une loge maçonnique, ni non plus le représentant d'une mafia notoire. Malgré tout cela, une force invisible l’avait élevé jusqu’aux nues. Certes, il était prodigieusement doué et avait de grandes aptitudes, mais si c’était l’unique condition requise, au moins cent ingénieurs en chef seraient engagés par Onlysoft.

Franck attendait son patron Billy non pas pour le tuer, mais dans l’objectif de lui soutirer l'autorisation de construire une machine à remonter le temps. Les idéalistes étaient vraiment des crapules qui, eux non plus, ne commettaient pas des homicides tout le temps, mais uniquement lorsque leurs idéaux l’exigeait.

La porte s'ouvrit et une secrétaire noire invita Franck à entrer. Billy était membre du Conseil des Grands Sages et ne pouvait donc pas se permettre d’embaucher une secrétaire de couleur blanche, de crainte d’être accusé de racisme. D'autre part, cela constituait une merveilleuse façon de faire étalage de la collaboration avec la majorité noire.

Franck remercia la jeune fille qui lui sourit et montra ses deux rangs de dents blanches en céramique, qui tranchaient vivement sur sa peau basanée.

Dans l’immense cabinet, derrière un bureau massif, était assit Billy qui regardait Franck en fronçant les sourcils. Billy détestait les gens plus intelligents que lui et c’est pourquoi il détestait également Franck, ainsi que l’autre moitié de l'humanité. Malgré cela, Billy n'était point un homme méchant, car il se comportait avec bienveillance envers l'autre moitié de l'humanité.

Franck s’avança avec humilité et demanda de sa voix la plus obséquieuse :
– Votre Altesse, aviez vous examiné ma proposition sur la construction de l’ordinateur quantique ?


 
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