Il était d’usage de s’adresser aux membres du Conseil des Grands Sages en employant le titre nobiliaire d'Altesse. Bien entendu, l'existence de Conseil des Grands Sages était tenue au secret absolu, et rien qu’un cercle étroit d’éclairés savait comment s’adresser envers les sages. Le simple fait que Franck était l'un d'entre eux, lui faisait grand honneur.
– Hum, dit Billy, pourquoi as–tu appelé le projet machine à remonter le temps ?

Billy ne connaissait rien aux ordinateurs et aux logiciels, et comme tout ignorant, il entama par le nom du projet.

– Ceci est un ordinateur foncièrement nouveau qui nous permettra de nous mouvoir en avant et en arrière dans le temps. Les ordinateurs actuels nous permettent de connaître l'avenir dans l’intervalle d'une semaine, et ce qui est plus, tout à fait approximativement. Par exemple, les pronostics que, dans une semaine, il va pleuvoir, ne sont fiables que de 99,8%, ce qui est absolument insuffisant. L’ordinateur quantique nous permettra de connaître le temps, des centaines d'années auparavant, de plus, avec une précision absolue.

Franck afficha un sourire obséquieux, pour dissimuler, qu’il expliquait des notions élémentaires et notoires, dont même les étudiants de la première année à l’université de Michigan n’étaient pas sans savoir.

– Qu’ai–je à gagner des prévisions météorologiques plus précises ?
Les gens payent pour les prévisions météorologiques hebdomadaires. Si on leur fournissait des prévisions pour les cent ans à venir, nous ne toucherons pas un cent pour les prévisions, tout au long du siècle prochain.

– Il est vrai, bégaya Franck.

Bien que Billy ne comprenait rien aux ordinateurs, il était un dieu tout–puissant dans le domaine des sciences économiques, or c'est la science qui indique comment pressurer le dernier denier du pauvre.

– Il est vrai, mais les nouveaux pronostics plus précis rendraient possible un nouveau mode de transport à super bon marché, celui de l’aéronautique. Les marchandises ne seront plus chargées sur des navires qui sillonnent tous azimuts, comme fou furieux, et qui engloutissent quantité de carburant tels des dragons. Au lieu de cela, elles seront élevées par des ballons qui les emporteraient, au gré des vents favorables, pour être acheminées vers l'autre bout du monde, deux à trois fois plus rapidement que les navires et presque sans frais.

Le regard posé sur Franck, Billy se renfrogna encore plus. Evidemment, cet idiot voulait le faire venir jusqu’aux larmes avec ces contes à dormir debout sur un avenir en rose.

– Et comment ces ballons sauraient profiter précisément de ce vent favorable, qui leur est indispensable ?

– En changeant l’altitude de leur vol, ce qui se ferait avec une dépense minimale de consommation d'énergie. Cette technologie vous apportera d'énormes profits.

– Cela ne m'intéresse point. Les actions d’intérêts du consortium
mondial d’aéronautique vont augmenter au détriment de ceux du nautique, qui vont baisser. Tout ce que je gagnerais de l’un, je le perdrais de l’autre. Je ne vois aucun intérêt à gaspiller de l'argent pour quelque chose de si futile.
– Mais la machine à remonter le temps ne vous coûtera pas un cent, insistait Franck. Nous la construirons avec l’argent des militaires.

– L'argent des militaires nous l’aurons de toute façon. Il est bien préférable de l’empocher, que de le gaspiller pour des sciences–fictions de la sorte. J'ai perdu assez de temps aujourd'hui, et le temps c'est de l'argent.

Billy toisa Franck d’un regard sévère, qui venait signifier que l’entretient avait pris fin.

***

De l'autre côté de la terre, trois petits hommes jaunes revêtaient des vêtements étranges. Ce n'était pas sur cet autre côté et dans cet autre pays, où Gauchaud regardait du porno. La terre est une grande planète et il existe de nombreux autres pays, quoique qu’il n’y eût pas un tel sal trou, comme celui où vivait Gauchaud. Cet autre pays portait le nom de Chine, et les petits hommes jaunes étaient les premiers cosmonautes Chinois. Ils sont particulièrement petits, parce que les Chinois sont un peuple d'épargnant, et qu’ils ne désirent pas gaspiller du carburant, pour les personnes qui ont de l’embonpoint. Les vêtements étranges sont des scaphandres qu’ils enfilaient, pour prendre leur envol dans une heure, vers la première station spatiale chinoise. Dans deux heures, ils allaient sabler le champagne à son bord, à l’occasion de la cérémonie de son inauguration.

C’était pour la première fois, qu’on allait faire sauter le bouchon d’une bouteille du champagne dans l'espace. La raison en est l’absence de gravité. Si vous débouchiez une bouteille de champagne en apesanteur, il faudrait recueillir le champagne des équipements. Sur la station spatiale chinoise il y en avait de la gravité, et en vérité, elle était légèrement plus faible que celle sur terre, mais c’était tout de même de la gravité. D’immenses serres de riz et même un aquarium avec des poissons y étaient aménagés. Les cosmonautes Chinois étaient de simples villageois, accoutumés durant toute leur vie à une maigre ration de riz, et en cas de problèmes d’approvisionnement, ils pourraient un certain temps se ravitaillaient du riz cultivé à bord. Cela était nécessaire, puisque que les missiles chinois étaient notoirement reconnus pour leur non fiabilité, et qu’il n’était pas possible de compter sur l'aide de la navette américaine, qui était surannée.


 
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